Samedi 20 février 2010 6 20 /02 /Fév /2010 20:39

 

 

Le roman dystopique Le Meilleur des mondes (1932), d’Aldous Huxley, pose au lecteur contemporain des problèmes inattendus. La civilisation qu’entrevoit Huxley est-elle si effrayante que cela, après tout ? N’est-elle pas, par certains aspects, agréable et séduisante ? Huxley met en scène Mustapha Menier, qui parle au nom de la civilisation : “La civilisation n’a pas le moindre besoin de noblesse ou d’héroïsme. Ce sont des symptômes d’une politique inefficace. Dans une société convenablement organisée comme la nôtre, personne n’a l’occasion d’être noble ou héroïque. Il faudrait que les circonstances soient particulièrement instables pour que l’occasion se présente. Là où il y a des guerres, là où les sentiments de loyauté sont divisés, là où il faut résister à des tentations, là où il faut se battre pour conquérir ou défendre des objets d’amour, c’est là que la noblesse et l’héroïsme ont nécessairement un sens. Mais de nos jours il n’y a plus de guerre. On prend le plus grand soin à éviter que vous vous attachiez trop à qui que ce soit. Les sentiments de loyauté ne sont plus divisés ; vous êtes conditionnés de telle sorte que vous faites forcément ce que vous avez à faire. Et ce que vous avez à faire est dans l’ensemble si agréable, on vous laisse donner libre cours à tant de vos impulsions naturelles, qu’il n’y a pas vraiment de tentations auxquelles vous devez résister.”

Le voile pudique de l’engagement doit recouvrir une œuvre d’art, médiocre ou pas, pour qu’elle ait une chance d’être jugée pertinente ; une sculpture sur bois contre l’excision, une installation vidéo parrainée par Kraft, dans laquelle l’artiste montre à quel point il est scandaleux que les banquiers continuent d’empocher des millions, un volumineux roman montrant les effets dévastateurs de l’absence d’un bon système de santé aux Etats-Unis – je n’ai rien contre l’empathie, mais dans le monde de l’art, on a du mal à dire où s’arrête l’engagement et où commence le marketing. Avons-nous vraiment besoin de l’art pour nous rappeler que ce qui est affreux est affreux ? Si la civilisation de Huxley dans Le Meilleur des mondes ressemble tant à la nôtre, c’est que leur enjeu est le même : il s’agit de domestiquer l’être humain au nom du bonheur de tous. Dans les deux mondes, c’est ce que signifie la vertu, et tout le reste en découle.

Jésus, disent les chrétiens, a pris sur lui les souffrances de l’humanité. Du point de vue de la technique narrative, et personne ne m’en voudra d’examiner l’histoire du Christ à travers le prisme de la technique narrative, il me paraît probable que Dieu ait créé la souffrance sur terre pour trouver un emploi à son fils. Sans la souffrance de l’humanité, Jésus serait resté sans emploi, il aurait été un moins que rien, un nul, comme l’ensemble de ses confrères prophètes. Nous souffrons parce que Dieu a voulu lutter contre le chômage dans sa famille.

Je nous soupçonne d’être accros à la souffrance d’une drôle de manière et d’exalter cette souffrance par toutes sortes de moyens détournés – par la religion, par l’art, par le nationalisme, par l’héroïsme – parce que, sans cette souffrance, nous ne pourrions plus croire à la possibilité d’être libre. Nous sommes domestiqués, mais nous sommes accros à l’idée que nous pouvons nous échapper comme ça, du jour au lendemain. Et parfois nous nous échappons un peu, nous mettons le gros orteil dans l’océan, nous lisons un livre, nous allons à Rome à vélo alors que nous avons les moyens de prendre le train ou l’avion, nous nous promenons au pôle Nord, ou nous prenons place dans les plus longues, les plus nouvelles, les plus bruyantes et les plus effrayantes montagnes russes du monde.

La liberté est une Fata Morgana précieuse, peut-être même indispensable. Certaines personnes élèvent des cochons d’Inde, d’autres des gerbilles, d’autres encore des lapins, mais tous les êtres humains civilisés s’élèvent eux-mêmes, c’est ce qu’on le leur a appris. Un être humain ne tombe pas amoureux parce qu’il voit la personne A ou B, il tombe amoureux parce qu’il a envie d’être amoureux et que cette envie lui fait rechercher un objet sur lequel porter son amour. Qu’il se raconte une autre histoire est compréhensible et très vraisemblablement utile aussi, mais il s’agit d’une forme de fiction qui doit être considérée pour ce qu’elle est. Le plus grand désir de Mme Bovary est le désir lui-même. Je soupçonne l’envie de guerre de provenir non pas tant de la nature foncièrement mauvaise de l’être humain – les références obligées au mal polluent le débat – que du besoin d’échapper, temporairement ou pour toujours, à l’état de domestication.

Les civils néerlandais, grâce à une chaîne de television, peuvent enregistrer des messages de vœux pour Noël et le nouvel an à l’intention de leurs amis, de leurs chéris et des membres de leur famille qui se trouvent en Afghanistan. En regardant ces photos, je n’ai pu m’empêcher de penser : voilà l’essence même de notre guerre en cette première décennie du xxie siècle. Prenez la photo des deux femmes et de la petite fille dans un studio de television, toutes les trois coiffées d’un bonnet de père Noël. Il n’y a qu’une seule conclusion possible : Afghanistan ou pas, la civilisation a triomphé.

La cage ne s’ouvrira plus jamais.
Par leo - Publié dans : Collectage
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